“Please, continue (Hamlet)” de Yan Duyvendak

Jeudi 28 février 2019, j’ai assisté au procès d’Hamlet, présumé coupable du meurtre de Polonius. Il s’agissait pourtant d’une pièce de théâtre à La Rose des Vents, scène nationale de la métropole lilloise. Je vous raconte cette expérience déroutante.

Je l’avoue, avant d’arriver dans la salle, je connaissais un peu la situation. J’ai lu “Hamlet” plusieurs fois il y a quelques années. Je connaissais donc le contexte. Je savais aussi que Yan Duyvendak, metteur en scène de génie, avait eu l’idée folle, avec l’aide de Roger Bernat, de créer une pièce hors du commun : faire un procès sur scène, celui d’Hamlet. Et j’étais au courant qu’à chaque représentation, dans chaque pays, il avait demandé à des vrais juristes, juges, procureurs, avocats, de venir représenter des comédiens incarnant les personnages de Shakespeare. Comme le public est lui aussi différent chaque soir, le jury, choisi dans l’assemblée, n’est pas le même, et donc le verdict aussi.

Un travail énorme doit être fait en amont de chaque représentation pour trouver des professionnels de la justice qui acceptent de monter sur scène pour ce tribunal fictif (leur salaire est reversé à une association caritative). Ensuite, les comédiens changent aussi forcément selon la région ou le pays. Il faut aussi se renseigner sur le système de justice locale pour adapter l’histoire à la situation sociale. Enfin, ce qui m’a le plus impressionné, c’est la capacité d’improvisation de toutes les personnes sur scène. Seuls les comédiens jouent un rôle prédéfini avec un fil rouge et des expressions à recréer. Mais les avocats et autres femmes et hommes de lois n’ont pas répété. Ils possèdent un dossier qu’ils doivent utiliser pour recréer l’atmosphère d’un véritable procès.

Alors certes, je ne peux pas comparer, je n’ai jamais assisté à un vrai procès. Et j’ai quand même senti un côté très pédagogique dans les propos des personnes présentes. Le but n’est pas de nous laisser dans le flou. D’ailleurs, contrairement aux véritables jurys, nous avions accès au dossier d’Hamlet.

Justement, Hamlet est un pauvre type, baignant dans un entourage alcoolique et pauvre. La misère sociale à l’état pure. Un peu déséquilibrée, il pète les plombs une fois que son père meurt. Il croit que Claudius, son oncle, l’a empoisonné. Et cerise sur le gâteau, Claudius couche avec sa mère et se marie avec elle deux mois plus tard. Polonius, ami de la famille, et père de sa petite copine, Ophélia, demande à sa fille de le quitter le jour de la fête du mariage. Hamlet, ce soir-là, commet l’irréparable. Après avoir joué un sketch avec ses potes qui accuse directement Claudius du meurtre de son père, il se dispute violemment avec sa mère dans sa chambre. Il tue alors Polonius, caché dans une armoire, d’un coup de couteau en plein cœur, pensant qu’il s’agissait d’un rat.

A nous, citoyens, de décider alors s’il s’agit d’un meurtre volontaire, involontaire et s’il est responsable de ses actes. Le soir de la représentation à laquelle j’ai assistée, les 8 jurys sélectionnés ont acquitté Hamlet qui est reparti libre. La veille, il avait été condamné à 8 ans de prison…

Ce qui m’a vraiment plu dans cette pièce, c’est cette confrontation avec la justice de notre pays. Le travail de juge/jury n’est vraiment pas évident lorsque des actes si graves sont commis. Mon côté très attaché à la démocratie et aux valeurs de la république française m’a vraiment permis de plonger dans ce jeu de 3h. On est captivé par les délibérations des avocats, par les échanges houleux. En réalité, les métiers de la justice sont très proches de la comédie. J’avais parfois du mal à discerner les comédiens des professionnels.

Yan Duyvendak réussi ici un coup de force théâtral majeur. Pas d’esthétisme, mais un réalisme incroyable. Le théâtre universel et citoyen. Une expérience qui reste marquée dans les mémoires.

Pour en savoir plus sur ce projet :

Informations :

Copyright des photographies dans l’ordre :

  1. © Andreas Etter
  2. © Pierre Abensur
  3. © Magali Girardin
  4. © Ilaria Costanzo

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